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Câbles sous-marins et satellites, la grande convoitise
Internet est une infrastructure critique qui matérialise l’apparente virtualité des services numériques. Son contrôle est un instrument de domination. Objet de confrontations politiques et économiques, la maitrise de ses éléments constitutifs passe par celle des territoires, des mers et de l’espace.
La Une du quotidien Le Temps, du 20 mai 2026 titrait : « Google, Microsoft, Meta, Amazon: sous la mer d’Ormuz, l’Iran contrôle l’économie mondiale - En menaçant de taxer les câbles sous-marins qui traversent Ormuz, les Gardiens de la révolution iranienne testent une nouvelle forme de pression : transformer ces artères invisibles de l’économie numérique mondiale en objet de rapport de force géopolitique ».
Menacer de perturber, de couper des câbles sous-marins pour arrêter ou faire dysfonctionner un nombre considérable d’applications informatiques civiles et militaires, fait désormais partie des nouvelles formes de guerre hybride. Cette capacité de nuisance pour attaquer ou défendre reflète l’évolution des doctrines militaires. Il s’agit toujours d’asymétrie, de petits moyens peuvent infliger des dégâts considérables à l’adversaire. Il en est de même lorsque des drones peu coûteux ciblent des centres de données ou des centrales énergétiques par exemple.
Une guerre, une désorganisation du trafic maritime et des câbles sous-marins menacés
Le théâtre de guerre lié associé à l’Iran et notamment à Ormuz, révèle l’asymétrie des rapports de force, des belligérants en présence et des moyens de confrontation. Un acteur sous embargo, menace via des câbles sous-marins faisant parti de l’infrastructure Internet, de déstabiliser aussi les échanges numériques. Ces câbles immergés passant par le détroit d’Ormuz, comme ce dernier d’ailleurs, sont des points de passages obligés de la connectivité Internet et de l’économie mondiale.
Les Gardiens de la révolution évoquent non seulement des possibilités de sabotage, mais aussi de faire payer l’usage des câbles sous-marins. Or si les câbles appartiennent à leurs propriétaires, ils dépendent d’un environnement géographique particulier, ce qui nécessite une coopération entre tous les acteurs concernés. Taxer des flux spécifiques qui transitent à travers ces câbles est difficile mais taxer les câblo-opérateurs, ou les acteurs dédiés à leur entretien, comme rendre leurs missions compliquées, n’est pas impossible.
Asymétrie et perspective de rééquilibrage ?
Une coupure de câbles sous-marins de l’infrastructure Internet pourrait avoir des répercussions bien au-delà du Moyen-Orient. Il s’agit d’un risque systémique augmenté par les interdépendances des infrastructures à l’échelle internationale, par la concentration des acteurs et de leurs vulnérabilités. Pour un pays dont les câbles se situent dans ses eaux territoriales, envisager de faire payer non pas l’usage des câbles sous-marins mais l’usage de l’environnement naturel pourrait être une opportunité. Celle de constituer un nouvel instrument diplomatique et de négociation géopolitique et géoéconomique pour contribuer à rééquilibrer certains dialogues internationaux.
Constellations satellitaires, une course à l’armement de l’espace
Le marché de l’espace, récemment ouvert à quelques acteurs privés liés aux géants de la technologie, est aussi un lieu et un moyen de confrontation des puissances technologiques. Cela soulève des questions environnementales, économiques et géopolitiques de premier ordre.
Les infrastructures satellitaires et leurs points de raccordement terrestres (antennes, réseaux câblés, …) sont des leviers d’actions stratégiques. Elles sont au cœur des luttes d’influence, des jeux de pouvoirs et des ambitions de conquête et de domination des territoires.
La RTS rapportait le 21 mai 2026 qu’une coalition d'opposants a déposé à Berne une pétition munie de 14'550 signatures pour demander au Conseil fédéral de stopper le projet de construction de 40 antennes Starlink en Valais.
La neutralité technologique n’existe pas
À l’heure actuelle, nul ne peut ignorer que l’information est une arme de guerre et que tous les moyens sont bons pour la maîtriser et contrôler les infrastructures informatiques, y compris dans l’espace.
L’évolution de l’infrastructure d’Internet vers plus d’infrastructures privées comme Starlink (de l’entreprise privée SpaceX d’Elon Musk) signe la dépossession des acteurs publics de la maitrise d’Internet et de ses applications comme celle de surveillance omniprésente.
Accepter l’installation d’antennes Starlink en Valais, revient de facto à accepter les conditions d’utilisation de ce fournisseur qui détermine la manière dont les données des usagers sont exploitées. De plus, les Lois extraterritoriales américaines sont claires, elles s’appliquent aussi en Suisse. L’actualité ne cesse de rappeler la problématique du respect du droit international, de l’efficacité des cadres réglementaires et du déficit de moyens pour faire appliquer des Lois sauf lorsqu’il s’agit des Lois extraterritoriales américaines.
Puisque Starlink assure un accès global à Internet, indépendamment des infrastructures nationales, y compris en temps de guerre, les flux de données échappent au contrôle des autorités nationales dont les utilisateurs seraient les ressortissants. Cela concerne aussi les critères de disponibilité et de performances du réseau que le fournisseur peut imposer et modifier à son gré. Il peut décider de manière unilatérale qui peut accéder ou non à ses services et avec quelles performances.
La Suisse en autorisant l’installation d’antennes Starlink à Loèche en Valais, participe à l’expansionnisme de Starlink sur son territoire. Elle collabore ainsi, à l’expression du soft power nord-américain. Les porteurs politiques de cette responsabilité devront assumer leur contribution au pouvoir conféré à Starlink et donc à ses propriétaires, investisseurs et partenaires, mais aussi au cadre idéologie dans lequel ce projet s’inscrit et à la vision du monde que cela contribue à réaliser.
En ne tenant pas compte des dégâts environnementaux, (lancements de fusées, débris spatiaux, collisions, météorologie spatiale, dégradation de la couche d’ozone, de l’atmosphérique, …), des impacts climatiques et sociétaux que la course à l’armement de l’espace engendre, ils engagent leur responsabilité individuelle et collective face à l’avenir de l’habitabilité de la Terre.
Contribuer à faire des satellites et de l’espace des instruments au service de l’exploitation commerciale et militaire n’est pas neutre. L’entrée en bourse en juin 2026 de SpaceX, non plus. La conquête spatiale comme celle d’investissements basés sur l’actionnariat pour E. Musk (qui préside Tesla Inc., société avec une capitalisation boursière de l’ordre de 1400 milliards de dollars en novembre 2025) et dont il est également actionnaire) est un projet idéologique et politique. Parier sur l’augmentation des prix des actions sert une économie de la promesse largement à l’œuvre avec les services électroniques et l’intelligence artificielle qui demandent des investissements colossaux dans des infrastructures de support.
Que cela soit via son agent conversationnel d’intelligence artificielle Grok, ou son réseau social X (ex-Twitter acheté 44 milliards de dollars en 2022) les ambitions d’enrichissement personnel d’Elon Musk ne sont plus à démontrer, il est Numéro 1 mondial du classement Forbes des milliardaires.
Des initiatives internationales, pour quelles finalités ?
Des initiatives internationales sur la gouvernance d’Internet, du numérique, de l’intelligence artificielle, des mers, des pôles, du climat existent, celles relatives à la gouvernance de l’espace aussi.
Pour encadrer l’exploration et l’utilisation de l’espace, le Comité pour l’utilisation pacifique de l’espace extra-atmosphérique a été créé en 1958 à l’ONU (UN Office for Outer Space Affairs) et cinq traités fondateurs du droit spatial ont vu le jour entre 1967 et 1979.
Dans le cadre du Sommet du G7 (Évian 15 - 17 juin 2026), le groupe d'engagement du G7 pour la science, le « Science 7 » ou S7, s’est réuni au Palais de l'Élysée les 18 et 19 mai 2026 pour élaborer des positions et recommandations communes mettant en avant de grandes priorités scientifiques, à savoir : « la santé cérébrale, les constellations de satellites, l’Arctique ».
Un sommet international de l’espace est prévu au Grand Palais à Paris les 9 et 10 septembre 2026: « L’objectif étant de de réunir les principaux acteurs internationaux du secteur et de favoriser des annonces majeures. Axé sur la coopération scientifique et le spatial civil, l’événement intervient dans un contexte où les budgets se tournent davantage vers la défense. Piloté par le général Philippe Adam, avec l’appui du CNES, ce sommet pourrait aussi déboucher sur des accords internationaux encadrant l’usage de l’espace, notamment face au développement des mégaconstellations et aux tensions croissantes sur les fréquences ». La première finalité de ces débats est déjà annoncée dans le document « S7 Academies joint statement Large Satellite Constellations : Perspectives and Challenges » : « … pour tirer pleinement parti des avantages et des bénéfices offerts par les constellations satellitaires ».
Même si d’autres objectifs sont annoncés comme améliorer la gestion du trafic spatial ou d’évaluer et réduire au minimum l'impact sur l'environnement atmosphérique.
Au-delà de promesses « d’étendre à l'Internet spatial de demain les principes d'universalité, de transparence et de participation équitable qui régissent l'Internet terrestre actuel », douter de ce que pourrait signifier « tirer pleinement partie » serait faire preuve de naïveté. Les éventuelles prises de position liées à la protection et à la défense de l’environnement, à la démilitarisation de l’espace ou encore à des approches Low Tech, y compris en matière de surveillance, seront relativisées. En effet, les enjeux, le poids des puissances spatiales et des acteurs privés en présence mais aussi la réalité de l’occupation de l’espace (nombre de satellites, de lancements, d’applications civiles et militaires, data centers dans l’espace, etc.) dictent les règles du jeu des dialogues internationaux. Dans une politique de fait accompli, le retour arrière est le plus souvent impossible, ce qui alimente la fuite en avant technologique et l’irréversibilité des décisions.
Toutefois dans ces documents et initiatives, issus du G7, la position de la Chine n’est pas considérée alors qu’elle est déjà une puissance spatiale qui vise à devenir leader mondial d’ici 2050 et qui entretient dans ce domaine, des collaborations avec la Russie qui comme la Chine ne fait pas partie du G7. Depuis les années 2000 et l’advenue de l’ère du New space et la délégation à des acteurs privés de missions régaliennes dans l’espace, les enjeux de souveraineté spatiale d’arsenalisation de l’espace, dans un contexte de rivalité sino-américaine, prennent de l’importance.
Comme pour les sommets internationaux relatifs à l’intelligence artificielle, l’importance des actions de lobbying directes et indirectes (structures associatives, académiques, fondations, groupements d’intérêts, etc.), souligne l’asymétrie des rapports de force entre les parties prenantes. Le risque « d’américanisation » des approches techniques, juridiques, économiques et politiques de la gouvernance des communs, existe.